Accepter la complexité du monde

“Il faut assumer la complexité je crois. Ce que j’aurais tendance à dire aux jeunes générations c’est que ce n’est pas compliqué mais c’est complexe. Ce qui veut dire que ce n’est pas compliqué mais que c’est plein de petits mécanismes simples et qu’il faut prendre le temps de les ouvrir. Et ça peut même être fun ! C’est comme des petits mécanismes qu’on ouvre et on se dit “ah ! c’est marrant que ça fasse ça”. Il faut prendre le plaisir de la complexité, […] Il faut assumer et l’apprendre dès le plus jeune âge.”
Cette “bouteille à la mer”, issue d’une interview des créateurs de Datagueule sur la célèbre chaîne Youtube Thinkerview est probablement celle qui m’a le plus interpellé sur l’ensemble des interviews.
Source : https://youtu.be/507HStKtw-I?t=3203

Je suis un curieux, peut-être comme vous, et cela m’amène souvent à rencontrer de nouvelles connaissances, qu’il s’agit ensuite de stocker dans mon cerveau. Ça tombe bien, notre cerveau est capable de “plasticité cérébrale”, et ce, dès le plus jeune âge. Ce mécanisme, qui nous permet de réorganiser nos neurones afin d’intégrer de nouvelle connaissance et de faire des liens avec les expériences que nous avons déjà vécues, est primordial dans notre évolution en tant qu’espèce. Notre cerveau renforce et laisse se dégrader certaines zones neuronales tout au long de notre vie.

“Par exemple, lors de l’apprentissage de la lecture, le début est laborieux et difficile, puis avec la pratique et l’expérience, cela devient de plus en plus facile et rapide. C’est l’expression de la croissance du nombre de connexions dans l’aire cérébrale responsable de la lecture. À l’inverse, lorsque l’on utilise moins un réseau de neurones, ses connexions diminuent et cela s’extériorise par la difficulté de refaire l’action en rapport avec ce réseau. Par contre, comme le réseau est déjà en place, si on le réutilise, les connexions seront plus rapides à se remettre en action et tout l’apprentissage ne sera pas à refaire.” Génial, non ?

Le cerveau est aussi l’organe le plus consommateur d’énergie du corps humain, et pourtant, il possède déjà des mécanismes d’optimisation afin d’éviter de tourner à plein régime en continu. Ainsi, lorsque l’on assiste à une expérience qui pourrait apporter une nouvelle connaissance à notre panel des savoirs, notre cerveau n’intègre pas tout de suite ce savoir, il effectue un travail préliminaire.
Ce travail préliminaire, on peut le schématiser sous la forme d’un jeu de puzzle, on apporte une nouvelle pièce à notre cerveau et celui-ci essaye de l’associer avec les pièces qu’il possède déjà. S’il ne trouve aucune place correspondante, il peut faire le choix d’abandonner la pièce, car il considère que la dépense d’énergie nécessaire à l’intégration de ce nouveau savoir ne vaut pas ce qu’elle va apporter.
Pourtant, il est aussi possible de faire le choix de la mettre de côté, espérant trouver une correspondance plus tard. Il est même possible de laisser vivre un petit îlot de puzzle qu’on n’a pas encore su rattacher au reste. Celui-ci peut rester en contradiction avec d’autres bouts du puzzle qu’on s’est constitué sans que cela nous empêche de vivre, avec nos contradictions, nos incohérences, voir nos dissonances cognitives.
Ces dernières se résolvent parfois quelques années plus tard à la lumière d’un nouvel apprentissage !

Alors pourquoi je vous parle de tout ça ? Et bien parce que n’en déplaise à votre cerveau, le monde qui nous entoure est “complexe”, pas seulement la société humaine, mais aussi et surtout, l’ensemble du monde dans lequel nous vivons. On peut toujours essayer de réduire les choses à l’échelle de notre compréhension présente, mais ça ne change pas la réalité des faits ! Or, quand l’on philosophe, on poursuit l’éternelle “quête de la vérité”. Un but, pour nous faire grandir, et avec nous, l’humanité tout entière. Cette quête pourrait même constituer une des valeurs de base de nos sociétés, de notre culture.

Bien loin de cet objectif, notre tendance à la simplification du monde s’exprime dans tous les domaines de nos jours ! Prenons quelques exemples:

  • A l’école, vous pouvez avoir appris qu’il existe des animaux, dont “l’abeille”. Voilà quelques années que vous entendez / lisez que ces dernières sont en déclin critique sur le territoire Français. Pensant bien faire, vous financer / mettez en place des ruches en villes afin d’essayer de contrer ce déclin mortifère. Or, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’il n’existe pas une espèce d’abeille, mais des dizaines ! Dont la majorité sont des abeilles sauvages, qui ne vivent pas en colonie comme l’abeille noire ou l’abeille jaune utilisées bien souvent dans notre apiculture conventionnelle. Ainsi, en mettant des ruches en ville, vous participer à la réduction du territoire de vie d’autres abeilles, au même titre que les agriculteurs utilisant des pesticides dans nos campagnes (pas au même niveau bien sûres, mais tout de même!).
    Voilà, un exemple où la complexité est nécessaire pour ne pas faire d’erreur !  
  • Autre cas similaire, vous ou votre entreprise décidez de compenser certaines de vos activités émettrices en gaz à effet de serre en participant financièrement à la “plantation d’une forêt”. Une “solution” qui sur le papier promet une “compensation carbone” intelligente. Sauf que le projet à en face de lui bien des contraintes ! Déjà, la plantation vient rarement remplacer une surface goudronnée (rappelons pourtant qu’en France on artificialisé 20 000 hectares de terres agricoles chaque année), elle va plutôt remplacer une prairie, avec son biotope déjà en place. Ensuite, une forêt ce n’est pas simplement une centaine d’arbres plantés côte-à-côte, c’est un éco-système vivant constitué de centaines d’espèces (faunes et flores). Cet éco-système s’obtient naturellement après des décennies de succession écologique dans nos climats tempérés (aussi appelé l’état “climax”). On créer ainsi une zone forestière, bien souvent mono-essences, qui manque entièrement de résilience. Celle-ci apporte un déséquilibre sur son territoire en créant une zone “verte” mais plus proche d’un état artificiel que naturel.
  • Au travail, il est de plus en plus courant de voir la complexité se faire éluder par des politiques du chiffres. Voilà des années que l’informatisation envahit l’ensemble des secteurs d’activités, accompagnant en même temps un changement d’échelle pour les entreprises qui deviennent chaque année de plus en plus grosse en faisant mourir les petites et en les rachetant. Une des conséquences visibles, est l’étirement des chaînes de management, en charge de “piloter” les employés en dessous d’eux dans la hiérarchie managériale. Il n’est pas rare de trouver dans nos grandes entreprises Françaises des strates managériales largement déconnectées de la base, du terrain, du concret, bref de la réalité ! Pourtant, il est dans leurs responsabilités de “piloter”, et c’est donc tout naturellement qu’il trouve à travers l’outil informatique, un moyen de faire remonter des “métriques”. Ces nombreux chiffres qui indiquent de façon abstraite l’état d’avancement des projets de l’entreprise deviennent alors les principales informations entrantes pour les prises de décision de ces managers en manque de réalité. Et bien sure, tout ce qui n’est pas dans les chiffres n’existe pas, ou alors n’a pas d’importance majeur à leurs yeux. On en vient à “croire” dans les chiffres de façon dogmatique, à piloter un monde simplifié dans lequel seul une dizaine de nombres résume l’état de santé de la communauté. Avec les conséquences que l’on connaît…
  • En politique, il ne vous aura pas échappé qu’une des stratégies classiques des dominants pour garder leurs places est de jouer sur les peurs des citoyens en leurs agitant sous le nez des mots valises tel que “terrorisme”, “immigration”, “danger”, “menace” et bien d’autres… Des mots pour décrire une réalité complexe avec des visions souvent simplistes, à tel point que nombre de citoyens suivent cette vision du monde. Comprendre permet d’acquérir un sentiment de sécurité vis-à-vis de notre environnement, un besoin humain essentiel. C’est donc tout naturellement que certains se mettent à “croire” et à promulguer ce genre de discours, récompensé par leur cerveau à travers des décharges d’hormones favorisant ce comportement. Il faut dire que les esprits sont rarement entraînés à l’esprit critique.

Ces quelques exemples, que l’on pourrait poursuivre de bien des manières sans grandes difficultés, montrent déjà les limites d’une pensée qui souhaite repousser la complexité plutôt que de l’approcher. Pourtant, face aux défis de sociétés qui nous font face, autant d’un point de vue social que d’un point de vue écologique, nous avons besoin de cette complexité pour construire différemment. Il ne s’agit plus de mettre un pansement ici ou là…

Cette approche de la complexité, des chercheurs commencent à l’aborder de façon différente, c’est le cas en collapsologie avec les travaux de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle. Dans leur ouvrage “Une autre fin du monde est possible”, ils abordent le sujet des “hyperobjets”, “problèmes divergents”, ou “problèmes pernicieux”. “Des problèmes insolubles qui se distinguent par le fait que l’effort fourni pour tenter de résoudre un aspect du problème en génère de nouveaux”. Nous voilà mal parti !
Ce genre de problème, la science moderne a beaucoup de mal à les traiter, voilà des années qu’elle fait le choix de l’hyper-spécialisation, du cloisonnement. Une méthode qui a su porter ses fruits dans certains cas, mais qui est profondément incapable de travailler sur des problèmes divergents. Pour cela, il n’y a pas le choix de croiser les disciplines, sciences dures et sciences sociales, probabilité, intuitions et même vision politique. Une recette dont la recherche des proportions parfaites de chacun de ces constituants crée en elle-même un problème divergent. Ces nouvelles sciences, on peut les appeler “sciences de la complexité”. Ne laissons pas cette approche uniquement à nos scientifiques. L’urgence social et écologique de la situation nécessite qu’un maximum de citoyens s’empare de cette approche, cette façon de penser le monde et de faire culture ensemble.

Acceptons la complexité comme mode de pensée et comme mode de vie, nous en sortirons meilleurs.

Poster un Commentaire

avatar
  S'inscrire  
Me notifier des