Donner sans attendre en retour

Lorsque je suis en relation, est-ce que l’autre me doit quelque chose ?

Il devient malheureusement d’usage courant de voir nos relations sous un prisme de lecture uniquement utilitariste. Ainsi, on devient ami avec untel parce que celui-ci pourra, et peut-être devra, m’apporter une partie de ce dont j’ai besoin. Il me semble que ce prisme de lecture des relations n’est pas un idéal à atteindre et il peut même nous mener vers des relations toxiques dans certains cas.

C’est pourquoi, à travers cet article, je souhaite explorer la voie philosophique d’un amour “qui donne sans attendre en retour”. Cela peut sembler incongru au premier abord, sûrement déstabilisant même, car nous avons bien souvent pris l’habitude que si l’on donne à quelqu’un, c’est en partie dans le but, souvent non verbalisé, de recevoir en retour.
Nous sommes des êtres de besoins. Chacun d’entre nous est traversé par des besoins d’ordre physique, psychique et émotionnel. La réalisation de  ces besoins est le moteur de nos actions et il semble alors raisonnable de trouver des stratégies dans lesquelles nous obtenons de quoi les réaliser. Si l’essentiel du postulat de départ est qu’il va nous falloir trouver comment remplir nos besoins, il n’est pour autant pas nécessaire de choisir de construire des relations dans lesquelles on cherchera à recevoir, en échange de nos propres “paiements” émotionnels. C’est la différence fondamentale que l’on peut faire entre un besoin et sa stratégie pour l’assouvir.

Partons du principe qu’un de mes besoins ne soit pas rempli et que, de ce fait, je ressente des émotions inconfortables. Par exemple, je pourrais ressentir un besoin de soutien vis-à-vis d’une nouvelle activité professionnelle. Je peux alors bien sûr me tourner vers les autres afin de m’aider à combler ce besoin, nous sommes après tout des êtres hétéronomes sur bien des sujets. Toutefois, je peux aussi mener des premières actions moi-même sans l’aide de quiconque pour combler ce besoin. Je pourrais par exemple, m’accorder du temps pour retracer mes expériences passées que j’ai su surmonter, je pourrais me dire en me regardant dans les yeux un sincère “quoi qu’il arrive, je te fais confiance”. 

Si les stratégies autonomes ne suffisent pas, les premières personnes vers qui je me tournerais pour m’aider seront probablement mes proches, qui sont les personnes que j’aime. Il sera alors de ma propre responsabilité émotionnelle de leur communiquer mon besoin et peut-être même de faire des demandes claires qui pourront y répondre si j’en suis capable. J’estime pour ma part qu’un proche ne devrait pas être obligé de répondre positivement à toutes mes  demandes. Il faut d’ailleurs savoir différencier demande et exigence, dans un cas on accepte un refus potentiel, dans l’autre, même si ça ne se voit pas forcément dans la formulation, on réclame sans vouloir donner à l’autre la possibilité de s’y soustraire.
Pourtant, si nous aimons ce proche, c’est probablement parce qu’il nous donne de quoi nourrir nos besoins, à certains moments.
Je touche ici un point qui peut paraître en première lecture paradoxale : j’aime l’autre pour ce qu’il m’apporte, et l’autre cherche lui aussi mon amour, pour ce que je lui apporte, ainsi on pourrait croire qu’il est normal d’exiger de l’autre qu’il me donne quelque chose afin que je conserve de l’amour pour lui, non ? Eh bien je pense que c’est vrai, mais je pense aussi que c’est faux !
Pour qu’une relation persiste, il semble souhaitable que chaque membre de cette relation donne régulièrement à l’autre de quoi combler ses besoins. Toutefois, chacun pourrait donner ce qu’il souhaite donner, ce qu’il peut donner et quand il peut le donner. La façon de donner peut aussi différer d’une personne à une autre. Que l’on donne un compliment, du temps, un service, un cadeau ou une caresse, dans chaque cas on communique son amour, seul le langage diffère. Forcer l’autre à donner, même quand on pense en avoir besoin, est une approche dans laquelle on prend le risque de blesser la relation plutôt que de l’entretenir.

Bien sûr, si on accepte le refus ou l’impossibilité pour un proche de répondre à une de nos demandes, notre besoin est toujours là et il ne s’agit pas tout simplement de le faire taire. Nous avons alors la possibilité, et même le devoir envers nous même, de trouver d’autres stratégies pour l’assouvir, comme par exemple de réitérer notre demande auprès d’un autre proche. 

Ainsi, on peut imaginer une société, sinon une communauté, sinon un réseau de relations proches, dans lequel chacun est amené à donner ce qu’il peut et ce qu’il veut, sans recevoir de contrepartie directe. Mais aussi, dans lequel chacun reçoit suffisamment pour combler ses propres besoins grâce aux apports des autres et vice et versa.

Cet idéal philosophique me semble suffisamment désirable pour qu’il se reflète dans mes valeurs et mes actions. Toutefois, si je dois être honnête, il y a face à cet idéal plusieurs obstacles culturels ou plusieurs postulats nécessaires pour qu’il puisse voir le jour.

Pour l’atteindre, il faut être en capacité de mieux se connaître, de faire de l’introspection une pratique courante nous permettant de lire dans nos sentiments et nos besoins le plus clairement possible. Or il n’est pas d’usage dans la culture Française d’attacher beaucoup d’importance à nos propres sentiments. Au garçon on dira qu’ils doivent se détacher de leurs émotions et sentiments, aux filles que le plus important, c’est surtout de prendre soin des sentiments des autres plutôt que des leurs. Les démarches de développement personnel semblent emprunter une piste souhaitable pour déconstruire nos freins intérieurs et nous rapprocher de ces capacités d’introspection. 

Une seconde nécessité est de pouvoir expliciter ses besoins à autrui, ainsi que ses attentes. Or pour la plupart d’entre nous, nous n’avons malheureusement pas acquis d’outils de communication fiable nous permettant d’exprimer nos besoins, sans avoir à “prendre” à l’autre ce qui nous manque. Nombreux sont ceux qui pensent que pour obtenir ce dont ils ont besoin, ça sera à quelqu’un d’autre de leur apporter (dépendance émotionnelle), et qu’il faudra pour ça que l’autre soit prêt à faire des concessions. Par exemple, si j’aimerais jouer à un jeu avec ma compagne alors qu’elle ne souhaite pas y jouer, je pourrais insister car ce besoin est important pour moi et il pourrait me sembler légitime de la faire plier (après tout, en tant que compagne elle doit me rendre heureux, non ?). Les mots utilisés dans cet exemple sont forts, et pourtant, nombreuses sont les situations d’apparences banales qui y ressemblent. Ce n’est ni à l’école, ni dans nos familles, ni dans le milieu professionnel, que nous avons pu apprendre à communiquer sous une forme de coopération imaginative. Bien souvent, ce sont plutôt des formes de communication basées sur un climat de compétition ambiant, dans lequel il y a des gagnants et des perdants, qui nous ont le plus influencé. Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs, comme l’évoque le titre du célèbre livre de Marshall Rosenberg qui traite de Communication Non Violente (CNV). Pour revenir à l’exemple précédent, de nombreuses pistes de solutions pourraient être envisagées : jouer plus tard, jouer avec quelqu’un d’autre, jouer seul à un autre jeu… L’important est de trouver une stratégie qui remplit son besoin, ce qui peut passer par une communication explicite envers l’autre, mais ça ne veut pas dire que l’autre doit se plier à nos désirs pour autant. 

En troisième postulat, on pourrait souligner le fait que dans cet idéal, on reçoit suffisamment pour remplir nos besoins en bonne partie, car les autres donnent aussi. Mais que faire si, même séduit par cet idéal, notre environnement proche n’est pas dans la même démarche que nous ? C’est toute la difficulté des changements qui souvent nécessite du temps long afin de se déconstruire et de reconstruire une autre culture. L’idéal pourra être vécu avec certains proches, mais seulement en partie avec d’autres, voire pas du tout avec certains. Et pourtant, ce sont ces petites graines, qui, une fois bien entretenues donneront des arbres, puis des fruits, si on persiste suffisamment longtemps.

Enfin, une dernière déconstruction possible et souhaitable pour atteindre cet idéal, qui nous concerne nous, tout autant que les autres, est de prendre conscience que “les épaules d’une seule personne ne seront jamais suffisamment larges pour aider à nous seul à porter les rêves d’un autre”. Dit autrement, il est fort peu probable et fort peu souhaitable, que vous recherchiez une personne qui devra à elle seule combler tous vos besoins. Chaque membre de sa famille, chaque ami, chaque amour, sera autant de chance de satisfaire vos besoins. Et ce qui est vrai pour vous est vrai aussi pour eux. Empêcher un ami de combler un de ses besoins avec un ou une autre que vous, sera probablement contre-productif pour son épanouissement et pour votre relation. Je suis convaincu que voir l’autre que nous comme un être libre, en droit de vivre sa vie comme il l’entend, nous permettrait d’avoir des relations plus harmonieuses. Si cette façon de penser ses relations est encore assez éloigné de la plupart des approches autour de nous, elle n’est pas non plus inatteignable. A chacun de cheminer philosophiquement sur le sujet, à son rythme.

Vous l’aurez compris, je pense que le chemin qui mène à cet idéal philosophique d’un amour qui donne sans attendre en retour demande du temps et un travail sur soi important. Cependant, je reste convaincu qu’il peut nous aider à cheminer avec le bonheur à nos côtés et aux côtés de ceux qu’on aime, ce qui justifie amplement le fait de s’y consacrer philosophiquement.